Célimène Gaudieux : prise au piège des rouages de l’esclavage ?

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Tout commence lorsque je veux écrire un article sur plusieurs femmes réunionnaises, toutes générations confondues, parce qu’il me tient à cœur (vraiment vraiment) de rendre visibles à ma petite échelle les voix et les parcours des artistes et des femmes de mon île, d’éviter qu’elles ne tombent dans l’oubli, de dire l’importance et la force des femmes dans ce monde, aussi.

Célimène Gaudieux vient quand même à mon esprit, sans doute parce que je suis réunionnaise et que son nom m’est familier. Je me dis qu’elle est peut-être trop connue, qu’il vaut mieux que je privilégie d’autres histoires, celles des vraies oubliées par exemple (si j’arrive à les trouver) ?

Pourtant une petite voix dans ma tête me turlupine, et me questionne :

La voix dans ma tête — Si Célimène est si connue, peux-tu me dire pourquoi ? 

Moi (honteuse) — Non, je ne peux pas. Enfin, pas en détails je crois.

Alors, j’ai cherché, j’ai écouté, j’ai lu, j’ai remarqué que son histoire cachait bien plus que le parcours d’une poétesse de l’île, qu’elle déterrait et se mêlait aux histoires sordides de l’esclavage (qui parfois sont “bizarrement” trop peu documentées ou attestées).

Bien sûr que j’écrirai sur d’autres artistes et femmes réunionnaises, mais avant, il m’a semblé important d’écrire sur Célimène parce qu’écrire sur Célimène Gaudieux c’est aussi écrire sur une partie essentielle de l’histoire de l’île de la Réunion, continuer, même un tout petit peu, à la faire vivre. Si cette histoire t’intéresse, je t’invite à lire la suite.

Impactée par les « Codes » français dès sa naissance ?

Si tu vis à l’île de la Réunion, tu as sûrement déjà entendu le nom de Célimène Gaudieux. Tu connais peut-être l’établissement scolaire dans l’Ouest de l’île qu’on nomme le Collège Célimène Gaudieux, mais sais-tu que l’exploit le plus grand de Célimène n’est pas de voir son nom associé à un collège mais plutôt d’être sortie de l’oubli ?

Parce que oui, la transmission de son œuvre n’a pas été aisée après sa mort, j’y reviendrai à la fin de l’article, mais commençons par sa naissance. Avant d’être une des poètes réunionnaises les plus connues, elle est née esclave en 1807 sous le nom de Marie-Monique. Son père est un créole, un homme libre, Louis-Edmond Jans, qui entretient une relation avec son esclave d’origine malgache, Marie-Candide (la mère de Célimène), qu’il va affranchir quelques années après la naissance de leur fille en 1811.

Une fille qui grandit dans un monde fortement marqué par la société esclavagiste, régit notamment par les règles du détestable Code noir promulgué par Louis XIV en 1685 (retiens qu’alors les esclaves ne sont pas des humains, mais des objets), et celles, plus tard, du Code Delaleu, dit « Code jaune » de 1777. « Code jaune » abjecte qui compile des lois visant à contrôler les populations esclaves dans l’archipel des Mascareignes (L’île de la Réunion, L’île Maurice et Rodrigues).

Elle devient une jeune femme libre, « libre de couleur ». Cette mention, « libre de couleur », issue du droit colonial, signifie qu’elle peut elle-même être propriétaire d’esclaves, et tu l’auras compris, fabrique des discriminations, ou plutôt des aberrations et tu t’en doutes, elle participe à aggraver l’esclavagisme.

Coincée dans le paradoxe d’un système aliénant ?

Marie-Monique, avant d’être Célimène devient aussi maman d’une petite fille dont le père va mourir prématurément ; Elle retourne alors vivre dans la propriété de son père à elle, à la Saline. Propriété sur laquelle sa mère malgache « libre de couleur » fait travailler des esclaves.

Peu après, elle a une relation avec un gendarme venu de Dordogne, Pierre Gaudieux, qui devient son mari en 1839 et qui sera ensuite maréchal-ferrant à la Saline, sur la route des Trois bassins. Marie-Monique (et son mari), comme sa mère avant elle, deviennent propriétaires d’esclaves. Une question demeure alors, peut-on affirmer que Marie-Monique est victime de son statut d’esclave « libre de couleur » ?

Qu’elle n’a pas d’autre alternative, pour se protéger de la violence coloniale, que celle d’adopter les pires codes de la classe dominante ? Le débat – y-a-t-il vraiment lieu de débattre ? – est ouvert (dans les commentaires si tu veux).

En 1848, l’esclavage est aboli, comme tu le sais forcément, enfin, comme le dit l’historien Gérard Noiriel (et il n’est pas le seul) avec un certain tact « les préjugés à l’égard des Noirs étaient encore vivaces  » des années après cette abolition.

D’esclaves à travailleurs salariés, en passant par les « engagés » qui signent des contrats et qui viennent majoritairement d’Inde, l’abolition de l’esclavage laisse des traces qui semblent indélébiles.

Après 1848, le couple doit se défaire de ses esclaves. Toutefois, l’État français indemnise ceux qui se séparent de leurs esclaves (il fallait au moins ça, n’est-ce pas…) ce qui les amène à acheter en 1850 une propriété dans la commune de St Paul grâce à l’argent qu’ils reçoivent. La Réunion connaît une forte croissance économique et l’activité de maréchal-ferrant de Pierre Gaudieux, son âge d’or. Sa femme et lui ouvrent même une auberge pour accueillir les clients de son atelier de maréchal-ferrant, voyageurs de l’île. C’est (forcément) Marie-Monique qui s’occupe de tenir l’auberge.

Libérée (pour de vrai) grâce à sa musique, sa poésie orale ?

Jusqu’au jour où Pierre décède, en 1853, à cause de l’épidémie de variole qui sévit à l’île de la Réunion. Veuve, Marie-Monique décide alors de fermer l’atelier de son regretté époux (elle doit réussir à joindre les deux bouts, comme on dit, maintenant qu’elle est seule).

Grâce à son apprentissage clandestin de la lecture et de l’écriture lorsqu’elle écoute discrètement les précepteurs des enfants des familles dont elle est domestique (bien avant de rencontrer Pierre et d’entretenir son auberge), elle accède à une culture qui lui est normalement interdite. Un bagage précieux qui lui permet d’écrire des poèmes en français et en créole.

Poèmes qui deviennent des chansons qu’elle met en musique, qu’elle chante en s’accompagnant de sa guitare pour distraire les voyageurs de son auberge. Elle va alors se faire appeler « Célimène » et ce prénom, qui est celui de l’une de ses filles l’accompagne sur le chemin de la créativité et de la liberté.

La poésie n’est pas uniquement source de divertissement pour les gens qui passent mais elle s’établit chez Célimène Gaudieux comme un acte de défense contre le racisme et le sexisme qu’elle subit des notables blancs. Son chant est à la fois doux, railleur et tranchant (à juste titre tu me diras).

Elle est l’une des premières femmes créoles réunionnaises qui impose sa parole libre et publique. Pour le plaisir et la beauté de la langue créole, voici un extrait d’une de ses poésies chantées (bien sûr, elles ne nous sont malheureusement pas toutes parvenues) dont le titre t’indique la critique (et la dérision volontaire) :

Missié L. et blanc malhonnête*

Na na figure comme bébête

Na na le quer comme galet

Na na la langue comme zandouillette

Na na li dents comme foursettes

Na na tas de contes comme gazette

Toujours il est dans la guinguette

En goguette… et en goguette.

* Monsieur L., ce Blanc malhonnête, a une figure de petite bête, un cœur dur comme de la pierre, une langue comme une andouillette et des dents comme des fourchettes. Il a un tas d’histoires à raconter comme une gazette et il est toujours à la guinguette, en train de faire la fête, toujours en goguette.

Appelée la muse des Trois Bassins, celle qui à 3 ans a vécu la révolte des esclaves de St Leu (une commune de la Réunion), celle qui fait partie des « créoles libres » qui se sont mobilisés sous la monarchie de Juillet pour conquérir leur liberté, leur égalité avec les blancs – et ce malgré les nombreuses entraves des colons blancs pour empêcher cela – celle qui nomme son auberge « l’Hôtel des hommes d’esprit, les imbéciles doivent passer sans s’y arrêter » s’émancipe de sa condition d’esclave comme elle le peut.

En novembre 1863 elle est contrainte de quitter son auberge puisque le nombre de passages des voyageurs diminue suite à la modernisation des routes. Elle se retrouve à St Paul à l’hospice des indigents et termine sa vie là où elle l’a commencée le 13 juillet 1864 à l’île de la Réunion.

Émancipée mais oubliée ?

Cependant, son histoire ne s’arrête pas en 1864 (autrement, je ne pourrais pas écrire sur sa vie) ! Comme tu l’as constaté, son œuvre était essentiellement orale, ce qui implique d’une part que ses chansons ont pu vivre et perdurer grâce à la mémoire de celles et ceux qui les ont écoutées, et d’autre part que plusieurs ont dû disparaître. Son « cahier de chansons », s’il a bien existé, a été perdu, et mis à part quelques lettres, et (trop) peu de chansons, il ne reste que très peu de ses écrits.

Il ne faut pas oublier qu’elle quitte son auberge, le lieu qui fait vivre sa renommée de son vivant, ce qui la maintient moins facilement dans les mémoires collectives de l’île. Moins facilement ? Oui, mais elle ne disparaît pas totalement. Elle est notamment mentionnée dans l’ouvrage, Voyage à l’île de la Réunion, de Louis Simonin, un ingénieur des mines, journaliste et explorateur français qui voyage sur l’île en 1861 et qui évoque l’univers de Célimène Gaudieux et les quelques vers qu’elle écrit pour le remercier de lui avoir offert un échantillon de lave volcanique. Il la nomme « La muse des Trois Bassins ». Gérard Noiriel nous livre ces contenus que j’ai ici retranscrits :

« Célimène improvise et chante à la fois ses vers en s’accompagnant à la guitare. Elle déchire à belles dents celui qui s’attaque à elle et sa répartie est prompte en prose comme en vers. »

« Je te remercie mon cher voisin 

de la roche que tu m’as envoyée. 

Je vais bien la conserver. 

On ne jette pas tous les matins

d’aussi jolies pierres dans mon jardin. »

Pourtant, ce n’est qu’en 1929 que Célimène est « redécouverte », qu’elle suscite l’intérêt des autorités de l’île de la Réunion qui envoient une délégation interroger les gramouns (les personnes âgées) pour avoir accès aux airs, aux paroles de ses chansons dont seules quelques-unes d’entre elles nous parviennent.

La fin du XXème siècle voit l’histoire (et le courage) de Célimène fleurir. Un duo de musiciens, Patrick Sida et David Hoarau crée le groupe Célimène en son honneur, le « duo Célimène » naît en 1996. En 2000, un cratère du Piton de La Fournaise (qu’on ne présente plus) reçoit le nom de Célimène, petit, ou grand clin d’œil à l’échantillon de lave qu’elle avait reçu en cadeau. N’oublions pas non plus le Collège de la Saline, cité au début de cette histoire, qui est devenu en 2002 le Collège Célimène Gaudieux. On retrouve aussi d’autres lieux qui portent son nom (et des prix, au moins deux) mais je te laisse les chercher si tu es curieux·se !

Puisque l’histoire n’est jamais finie et que les femmes (oubliées ou non) méritent des écrits, je te donne rendez-vous dans de prochains articles. Merci de m’avoir lue.

Prends soin de toi.

Sources

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