
Tout un programme que d’écrire sur l’histoire de la licorne, cet animal fantastique qui peuple les contes, les films d’animation, les romans, les fêtes d’anniversaire pour petits (et parfois grands, j’en sais quelque chose), qui s’exprime certainement dans les rêves des enfants et qui connaît un succès tel qu’on le retrouve même sur des brosses à dent (le graal).
Oui, je trouve les licornes magistrales, mais je vais essayer de rester impartiale pour te fournir un article sérieux. Ce qui, a priori, est plus facile qu’on ne pourrait le croire puisque le mythe de la licorne ne vient pas d’un monde magique, d’un portail interdimensionnel ou d’une faille cosmique mais bien d’une ambiguïté entre réalité, observation et imagination.
Si tu veux tenter de démêler avec moi le faux du vrai, je t’invite à continuer ta lecture.
Une créature qui a existé dans l’antiquité ?
À l’origine la licorne n’est pas une créature magique et elle n’a rien de symbolique. Les humains, tel que nous le précise l’historien Michel Pastoureau, croient très longtemps à la licorne :
« Pour l’historien, pour le sociologue, pour les sciences humaines en général, l’imaginaire est une réalité. […] Donc la licorne, c’est au fond un animal réel, même s’il est imaginaire par rapport à nos connaissances zoologiques d’aujourd’hui. Il a existé, vraiment existé, pour les sociétés qui nous ont précédés, au moins jusqu’au ⅩⅤⅠᵉ, voire jusqu’au ⅩⅤⅠⅠᵉ siècle. »
Les premières mentions de la licorne sont très anciennes et datent de l’antiquité, plus précisément de l’époque de Ctésias de Cnide, médecin grec et historien du Ⅴᵉ siècle av. J.-C. Il écrit sur l’Inde qui ne correspond pas à l’Inde actuelle mais à un ensemble de territoires situés à l’est du monde alors connu par les Grecs, qui avoisine notamment le fleuve Indus.
Il est question dans son récit d’un animal avec une corne, un âne majestueux ou un quadrupède plus fougueux que le cheval mais qui n’est pas encore appelé « licorne ».
Ctésias n’est pas allé en Inde, mais la lecture de ses prédécesseurs, tel Hérodote qui a déjà écrit sur l’Inde, ou sa proximité avec le monde perse, qui s’étend jusqu’aux abords de l’Indus, ce qui favorise la circulation de récits et d’informations sur ce vaste territoire au sein de l’Empire perse, lui permet de décrire dans son œuvre (dont le titre est tantôt Histoire de l’Inde, Indika ou Les Merveilles de l’Inde) cet animal fascinant. Œuvre qui nous parvient sous la forme de fragments grâce à des auteurs byzantins comme Photius, un théologien qui résume et commente des ouvrages anciens dans son livre Bibliothèque. En voici un extrait :
« XXV. Il y a dans l’Inde des ânes sauvages de la grandeur des chevaux, et même de plus grands encore. Ils ont le corps blanc, la tête couleur de pourpre, les yeux bleuâtres, une corne au front longue d’une coudée. La partie inférieure de cette corne, en partant du front et en remontant jusqu’à deux palmes, est entièrement blanche ; celle du milieu est noire ; la supérieure est pourpre, d’un beau rouge, et se termine en pointe. Cet animal est très fort et va très vite à la course. Le cheval, ni aucun autre animal, ne peut l’atteindre.
XXVI. D’abord il court lentement, il s’anime ensuite merveilleusement, enfin sa course devient plus rapide et subsiste très longtemps. On ne peut pas les prendre à la chasse. Lorsqu’ils mènent paître leurs petits, s’ils se voient enfermés par un grand nombre de cavaliers, ne voulant pas les abandonner pour fuir, ils se défendent avec leur corne, ils ruent, ils mordent et font périr beaucoup de cavaliers et de chevaux. On les prend aussi eux-mêmes après les avoir percés de flèches et de traits ; car il n’est pas possible de les prendre vivants. »
Pour les Grecs, les Romains et les auteurs du Moyen Âge plus tard, l’Inde, et plus généralement l’Orient, seraient à l’origine de toutes les merveilles du Monde et le texte de Ctésias, lui, donne vie à un légendaire animal qui est décrit avant même d’être réellement vu. Antilope, rhinocéros ou encore âne sauvage, les historiens s’interrogent sur cet animal sans nom et sans identité.
Le terme monokeros employé par Ctésias, et plus tard par Pline l’Ancien, auteur et naturaliste romain du Ⅰer siècle av. J.-C, dans son encyclopédie Histoire naturelle, désigne un animal qui n’a qu’une corne et qui n’est pas un rhinocéros (animal que les Romains connaissaient déjà et dont ils se servaient dans leurs jeux de cirque).
Une licorne médiévale qui devient un symbole religieux ?
L’animal mystère évoqué chez Pline devient alors un sujet revisité au Moyen Âge et certains auteurs vont s’en emparer et y ajouter une symbolique chrétienne. Les livres bibliques parlent de la licorne sous le nom d’unicornis (traduction latine postérieure à Pline) et de monokeros (traduction grecque). En hébreux, le mot re’em renvoie à un animal sauvage réel qui a pu être confondu avec la licorne des Grecs et des Romains. On peut alors s’imaginer que la pluralité des traductions a donné naissance à la licorne imaginaire qu’on connaît en Occident au ⅩⅩⅠᵉ siècle.
Cet animal, quoiqu’il en soit, intrigue toujours au Moyen Âge et ses représentations diffèrent d’un auteur à un autre, comme nous le dit Michel Pastoureau :
« Tantôt, elle est redoutable pour le livre des Psaumes par exemple, « sauve-moi, mon dieu, sauve-moi, de la corne de la licorne » donc elle est très dangereuse. Tantôt, elle semble douce et pacifique »
Le Physiologus est une œuvre fondamentale si l’on veut comprendre la symbolique chrétienne de la licorne. Écrit en Grèce au Ⅱᵉ siècle ap. J.-C à Alexandrie, c’est un texte qui se rapproche le plus à cette époque médiévale de ce qu’on appelle un bestiaire (il sera enrichi au fil du temps). Il rassemble entre autres des informations sur les oiseaux et divers animaux, ainsi que sur des pierres qualifiées de précieuses.
L’interprétation symbolique du christianisme est alors associée avec les écrits de Pline. On sait en le lisant comment chasser l’animal qui plus tard sera nommé « licorne ». L’image de la vierge, jeune fille pure apparaît alors en corrélation avec celle de cet être vivant intriguant. En effet, la vierge est la seule à pouvoir attirer la licorne selon le Physiologus.
L’idée de purification fait aussi son apparition car la corne de la licorne purifierait les eaux empoisonnées. Le rapport entre la licorne et la vierge induit une dimension sexuelle pour certains auteurs, pour d’autres, l’image du Christ (qui est souvent apparentée à la licorne) et de la Vierge est présente.
Ce qui est certain, c’est que la licorne est représentée de nombreuses manières au Moyen Âge.
Âmes sensibles s’abstenir puisque le thème de la chasse est le plus fréquent dans ces représentations, même si celui de l’eau ne disparaît pas (merci à la corne magique). La corne devient d’ailleurs objet de convoitise et la vierge sert d’appât pour assouvir les besoins malsains des chasseurs de corne.
On apprend aussi en écoutant les échanges entre la chroniqueuse Mathilde Wagman et Michel Pastoureau que la licorne ne tolère pas la trahison et le mensonge car elle est prête à tuer la jeune fille qui n’est pas réellement vierge si on ose la présenter comme telle :
« La licorne ne supporte pas que l’on mente, que l’on triche. Et la jeune fille qui n’est pas vraiment vierge est mise à mort par la licorne »
Si tu aimais les licornes, peut-être ne les verras-tu plus d’un œil si bienveillant après cette découverte. Encore que, la licorne contemporaine a sûrement un meilleur caractère que son ancêtre et je t’explique quelques lignes plus bas pourquoi la fascination qu’elle engendre pour certaines personnes au moment où j’écris persiste.
Je vais quand même avant cela consacrer un (petit) paragraphe aux plus célèbres tapisseries médiévales qui mettent en scène la licorne et qui sont actuellement conservées au Musée de Cluny : les tapisseries de La Dame à la licorne.
Sans les détailler (clique sur les mots « La Dame à la licorne » si tu veux en savoir plus, c’est magique), je peux quand même te préciser que ces tapisseries datent du ⅩⅤᵉ siècle environ, qu’elles sont au nombre de six et qu’elles forment un ensemble où l’on distingue une dame et une licorne (étonnant), mais pas seulement !
Tu pourras aussi y observer d’autres animaux, dont un lion qui prend beaucoup de place, ainsi que l’illustration des 5 sens (le toucher, le goût, l’odorat, la vue et l’ouïe).
Quelle est la place de la licorne dans ce contexte ? L’explication est…complexe, comme tu peux t’en douter, et les interprétations sont multiples. Il est à nouveau question de licorne qui symboliserait le Christ ou encore la virginité, et d’une Dame qui incarnerait l’allégorie de l’âme humaine ou une figure idéale de la noblesse féminine ; idéale au Moyen Âge bien sûr, ai-je vraiment besoin de préciser qu’il ne devrait pas y avoir de figure féminine idéale au ⅩⅪᵉ siècle ?
Pourquoi la licorne nous fascine-t-elle aujourd’hui encore ?
Il me semble important de spécifier, avant de savoir pourquoi la licorne fascine aujourd’hui encore, que les humains cessent de croire en l’existence de la licorne à partir du ⅩⅥᵉ siècle. Bien sûr, ils n’arrêtent pas d’y croire radicalement et instantanément un jour précis, mais la conscience que finalement personne n’a vu de licorne de ses yeux s’établit petit à petit dans les esprits.
Pense à Rabelais qui à travers son ouvrage Pantagruel se moque de ceux qui croient aux licornes. Tu l’auras compris, les humains commencent à douter de l’existence de cet animal à corne. Ambroise Paré écrit même un Discours de la Momie et de la Licorne dans lequel il veut montrer que c’est un animal imaginaire, même si la Bible en parle – étrange n’est-ce pas ?- alors est-ce que la licorne existe ? Il est un peu perdu ou décontenancé.
Même si la corne de licorne (ou un de ses fragments) est l’objet à la mode à avoir dans son cabinet des curiosités, le ⅩⅦᵉ siècle a progressivement raison de la véracité de la licorne et voit apparaître l’hypothèse que ces cornes sont en réalité des dents d’un animal marin connu aujourd’hui sous le nom de narval. Sans compter les apothicaires au ⅪⅩᵉ siècle qui prétendent vendre de la poudre de corne de licorne (la belle arnaque), la licorne disparaît des livres d’Histoire naturelle, mais elle ne disparaît pas de la littérature.
La magie opère et le glissement de la licorne comme animal réel vers un animal de fiction se crée. Elle devient, en partie grâce à sa symbolique (pureté, identité forte qui s’est construite et rareté notamment), un animal dont notre imaginaire ne peut se passer et qui revêt une place de choix dans la création artistique et littéraire.
Flaubert dans son œuvre de 1874, La Tentation de Sainte Antoine, dresse un portrait de la licorne, une vision, entre poésie et délire, un mythe :
« Au galop ! au galop !
J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
Au galop ! au galop ! »
Et toi, que penses-tu des licornes ? Tu as 4 heures (ou le temps que tu mets à écrire un commentaire dans l’espace dédié).
Pour aller plus loin, tu peux aussi écouter ce podcast sur les objets inattendus de la philosophie qui repose la question de l’existence de la licorne, mais alors…elle existe ou pas la licorne ? Quel sujet énigmatique !
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