Georgia O’Keeffe : une peintre de l’intime ?

Des fleurs, des paysages urbains, des paysages désertiques, des crânes, des os et des lignes. Ces quelques mots donnent un aperçu réaliste du travail de Georgia O’Keeffe. Mais qui est Georgia O’Keeffe ? Une femme qui se définit comme une artiste dès l’adolescence. Une artiste américaine, peintre d’art moderne, née en 1887 à Sun Prairie dans le Wisconsin, fille de parents fermiers. Elle devient une icône de l’art aux États-Unis dans un monde où le masculinisme règne.

Malgré un accès restreint aux grandes écoles d’art, des interdictions d’assister à certains cours, très peu d’opportunités pour exposer leurs œuvres, quelques femmes imposent leur talent dans un contexte qui leur est défavorable. Georgia en fait partie. Et si tu souhaites découvrir son incroyable vie (peu médiatisée en Europe), je t’invite à lire la suite de cet article.

Tout commence avec une fleur…

Un des premiers sujets que Georgia observe quand elle est à Madison dans le Wisconsin vers les années 1900 et qui constitue le début de sa contemplation détaillée de la nature, est une fleur, plus précisément un arisème. Une plante vivace (qui vaut le coup d’œil, si tu ne la connais pas) qu’une de ses professeurs lui montrait beaucoup.

Les tableaux de Henri Fantin-Latour, peintre et lithographe français, deviennent aussi une source d’inspiration pour elle. Ils la fascinent et l’amènent à peindre des fleurs. À un (immense) détail près : elle change d’échelle pour que tout le monde puisse bien les admirer. Parce que oui, même si elle est extrêmement talentueuse, elle est loin d’être connue lorsqu’elle étudie l’art ; alors autant voir la vie en grand, à l’image des buildings démesurés de New York, où elle vivra et étudiera, et marquer les esprits ! 

Elle découvre aussi les photographies de Paul Strand. Un photographe américain qui travaille sur les gros plans (close up) et les formes simples. Sur une réalité qu’il rend parfois abstraite.

Son engouement pour les fleurs aussi gigantesques que des grattes-ciel se traduit vraiment dans ses peintures à partir de 1924.

Un lieu, une chance

Le destin de Georgia bascule bien avant l’année 1924. En 1905, elle suit des cours à l’Art Institute de Chicago, le fief de l’Art nouveau (un art très décoratif et floral si je dois le résumer en quelques mots). Après l’été 1906, où elle contracte une fièvre typhoïde qui dure environ 1 an, elle s’inscrit à l’Art Student League School à New York. Et puis, un jour, un des étudiants de l’école la conduit à la galerie 291, le lieu de tous les possibles. Une exposition des dessins de Rodin y est présentée. Cette galerie, comme le dit Didier Ottinger, spécialiste de la peinture moderne et contemporaine « fait le travail d’informations et de pédagogie pour le public américain » au moment où il n’existe pas encore de musée d’Art moderne à New York. Cet endroit singulier appartient au très illustre photographe (et galeriste, tu l’auras deviné) Alfred Stieglitz. Il joue un rôle déterminant dans la vie de Georgia. Suspens ! On y reviendra.

Le temps passe, sa première année d’études à New York se termine et après un été chaleureux, elle rentre chez elle dans le Wisconsin. Son père a des ennuis, sa famille s’appauvrit. Elle ne peut malheureusement plus retourner suivre ses cours à New York. Sa vie d’artiste aurait pu s’arrêter, brusquement. Mais ce n’est pas le cas, comme tu t’en doutes.

En novembre 1908, elle retourne à Chicago chez la famille de sa mère. Commence alors une période de remise en question. Remise en question de son apprentissage académique de l’art. Elle va progressivement détruire les œuvres de sa jeunesse et s’éloigner de ce qu’elle a peint dans les premières années de sa formation artistique.  Elle se met à dessiner en tant qu’illustratrice commerciale, en réalisant notamment des réclames (ancêtres d’encarts publicitaires) pour des robes. Un travail qu’elle trouve ennuyeux et répétitif mais qu’elle exerce malgré tout jusqu’en 1910. 

Armée de la volonté de se couper de ce qu’on lui a appris et de ce qu’on attendait d’elle, elle façonne son premier acte d’émancipation. Elle se tourne vers la première forme d’un art qu’elle ressent comme étant sincère. Un art qui lui est propre et qui la rend autonome. Voici ce qu’elle affirme en 1912 :

« Je me suis dit, j’ai en tête des choses qui n’ont rien à voir avec ce qu’on a pu m’apprendre. Des formes et des idées si naturelles. […] J’ai décidé de repartir de zéro. De me débarrasser de ce qu’on m’avait appris. De considérer ma propre pensée comme la vérité. J’étais seule et remarquablement libre. »

Des rencontres artistiques et littéraires majeures

De 1912 à 1915, elle passe son temps à étudier l’art, elle dispense elle-même des cours d’été sur l’art à l’université de Virginie dans le cadre d’un programme officiel de l’Université où elle suit également des cours avec le professeur Bement, disciple d’un certain Wesley Arthur Dow. Dow est un ancien conservateur des arts extrêmes orientaux du musée de Boston. Spécialiste de l’art japonais et grand pédagogue, il rédige des manuels à destination des étudiants et influence ainsi l’art de Georgia. L’originalité de Georgia O’Keeffe réside aussi dans le fait qu’elle ne va pas se former à Paris, contrairement aux autres artistes américains de sa génération.

Elle va même enseigner au Texas pour subvenir à ses besoins tout en continuant une activité essentielle : la peinture. De même, la lecture a une place privilégiée dans son quotidien. Grande lectrice, elle s’intéresse notamment à une des premières revues féministes comme celle publiée par Charlotte Perkins Gilman : The Forerunner.

Dans les années 1912-1913, elle se penche sur les écrits (traduits en anglais) de Kandinsky, un peintre russe du ⅩⅩᵉ siècle, naturalisé allemand, puis français. Un précurseur de l’art moderne abstrait. 

Selon Didier Ottinger, ses lectures et particulièrement les mots de Kandinsky vont impacter sa peinture. Elle explore et s’attache au transcendantalisme, « une tradition américaine marquée par la spiritualité ou la recherche d’un spirituel dans l’art précisément ».

Georgia se nourrit aussi des peintures de Friedrich, un peintre allemand du ⅪⅩᵉ siècle. Une personnalité influente dans le monde de la peinture romantique. Comment résumer ce qu’est la peinture romantique quand on sait qu’elle est aussi complexe que les histoires d’amour dans la vraie vie ? Un mélange de passion, de couleurs, de sentimentalisme, de contradictions et de désordre souvent représenté dans des paysages finalement. Pour Baudelaire, que je ne te présente plus, c’est l’art de sentir. Un art de sentir que Georgia exprime dans ses peintures et dans ses paroles, comme en 1926 lorsqu’elle dit : « On ne peut pas peindre New York comme il est, mais comme il se ressent. »

Une rencontre qui chahute son cœur

Effectivement, Georgia O’Keeffe ressent. Et ce qu’elle ressent, parfois, souvent, elle le rend visible grâce à son art. Un art qui se manifeste comme le prolongement de ses sensations, de ses impressions et de sa vision presque mystique, très spirituelle du monde qui l’entoure. Alors, bien sûr, dit comme cela, tu pourrais croire que c’est une fée des bois, et elle s’est peut-être déjà imaginée incarner ce personnage-là, mais je ne le sais pas.

Ce que je sais, de source sûre en revanche, c’est qu’elle produit une série de dessins au fusain en 1915 et que ses dessins sont un véritable tremplin (à son insu). Pourquoi ? Tout simplement parce que son amie Anita Politzer, étudiante qu’elle rencontre à New York, décide de les envoyer à Alfred. Tu te souviens évidemment d’Alfred Stieglitz, le fameux propriétaire de la galerie 291.

Comment décrire succinctement ce qui se déroule ensuite ? Eh bien, Alfred de 25 ans l’aîné de Georgia, homme marié et photographe de renom, a deux convictions : premièrement, en 1916, il va accrocher les dessins de Georgia dans sa galerie, qu’elle s’y oppose ou pas (il ne la met pas au courant et elle l’apprendra plus tard, je te laisse imaginer sa réaction). Deuxièmement, Georgia est pour lui « l’âme de la galerie »

Dois-je ensuite te faire un dessin (s’il te plaît, non, je suis loin d’être aussi douée que Georgia) pour te confier qu’ils vont finalement vivre une histoire d’amour tumultueuse de 1916 à 1946, jusqu’à ce que la mort d’Alfred les sépare ? 

Entre 1916 et 1924 plusieurs bouleversements s’opèrent dans la vie de Georgia : elle est la maîtresse d’Alfred et son modèle photo. Il réalise une série de photographies publiées au Anderson Gallery à New York pour la première fois en 1921. Photographies d’elle qui sont intimistes et qui traduisent le désir brûlant, et partagé, de Stieglitz envers son amante.

Cette intimité affichée au grand jour déclenche la célébrité iconique de Georgia O’Keeffe, qui, propulsée par les photographies de celui qui devient son mari en 1924, n’a pas peur d’être montrée et de se montrer. Dès lors, les critiques américains ne se privent pas de pousser cette intimité à l’extrême en érotisant jusqu’aux tableaux de la peintre. Érotisme qu’elle ne confirme pas. Ce qu’elle imprime en revanche dans la mémoire de ceux qui regardent ses tableaux c’est « l’importance de la peinture pour dire les forces du monde qui sont dans les fleurs, les canyons et en nous-mêmes. » comme l’explique le critique d’art Jean de Loisy.

Un isolement réparateur

Georgia O’Keeffe nous donne à voir l’intimité des fleurs, des paysages et même de la ville de New York telle qu’elle la ressent. Elle peint intensément la nature dans ce qu’elle a de plus pur, comme nous le rappelle si bien Janet Souter dans son livre O’Keeffe : L’esprit du Sud-Ouest américain (traduction française de Karin Py) :

« Nous flânons sur une plage ou nous nous promenons sur un sentier, et pourtant nous ne remarquons qu’à peine la délicatesse d’un coquillage ou les subtils reflets d’un galet. Nous écartons d’un simple coup de pied quelque gravier érodé par le temps. Nous traversons le désert en protégeant nos yeux qui clignent sous le soleil, manquant ainsi un crâne solitaire, symbole d’une existence depuis longtemps révolue. Georgia, elle, embrassa toutes ces choses et plus encore, les mit en lumière et nous força à les connaître. »

Et la nature le lui rend bien. Dans un contexte de tromperie, de malaise émotionnel et de ce qui ressemble à des relations compliquées tantôt avec Alfred, tantôt avec la ville, elle trouve, en 1929, en la terre du Nouveau Mexique un grand amour, un lieu de solitude agréable et inspirant, pour ses peintures et pour sa vie. Elle y passe tous ses étés entre 1930 et 1940, même si sa résidence principale reste à New York avec Stieglitz. Elle attendra qu’il ne soit plus, en 1946, pour s’installer définitivement au Nouveau Mexique, au cœur du désert, et se créer son refuge, entre art, nature et spiritualité.

Au beau milieu de cet état du sud-ouest des États-Unis dont les paysages variés la fascinent irrépressiblement. Les plaines, les collines, les paysages presque abstraits la soutiennent et donnent corps à sa peinture. Son œuvre, dont le motif central est la spirale, se distingue par son singulier mélange de figuratif (ce qui peut être nommé) et d’abstrait (ce qui est modelé sans volonté de représentation).

Le Nouveau Mexique devient son objet de peinture, une prolongation de ce qu’elle a exploré dans le registre floral. Là-bas, en peignant, elle accède à une nouvelle façon de montrer l’interaction du paysage et de l’intime. Elle sublime la nature, déjà si spectaculaire, lui rend hommage d’une manière aussi belle que les écrivains et poètes qu’elle a lus, comme Ralph Waldo Emerson et son disciple Henry David Thoreau.

Une icône discrète

Georgia O’Keeffe était une artiste discrète quant à sa vie personnelle, malgré son coup d’éclat aux États-Unis. Elle n’a pas une vie qui prend autant de place que le cœur des fleurs qu’elle peint. Malgré tout, malgré Stieglitz, sa présence écrasante et ses photos palpitantes, qui ont fait de Georgia un modèle célèbre avant d’être une peintre reconnue, sa forte individualité artistique s’est frayée un chemin.

Une peintre qui ne s’encombre pas des “codes” et des “effets de mode”. Une femme, qui à une époque où l’objectif premier pour elle devait être le mariage, se montre audacieuse, peint et pose. Et s’impose, dans un milieu éminemment masculin. Elle peint comme elle ressent. Elle vit intensément, dans l’instant présent, jusqu’à ses 98 ans.

Elle nous bouleverse, elle nous envahit. Tout comme peut le faire la poésie, telle que Cocteau la décrit :

« la poésie n’est pas évasion, mais invasion ».

Sources




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